Le paysage se déroule sous mes yeux, comme une vieille bobine de film, le soleil se lève peu à peu. Il entre, se faufile entre les sièges. Je suis balancée de gauche à droite, presque malmenée à une heure si matinale. L'ennui m'envahit, je baille au corneille à m'en décrocher la mâchoire. Je me retourne vers mon sac de cours, à la recherche d'un bon livre à lire, avant de rejoindre le centre de Paris et la Sorbonne.
Ma main se glisse dans le sac : un rouge à lèvre, des lunettes, trois ou quatre paquets de mouchoirs, mes notes de cours et enfin ! Deux livres sortent victorieux de cette pêche pour le moins improbable : Sur le rêve de Freud et Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part d' Anna Gavalda.
Mes deux mains, tiennent les deux livres à la manière d'une balance. Vers lequel mon coeur penche t-il le plus ? La psychanalyse ? Ou peut-être des histoires d'amour ?
Je pèse le pour et le contre, la culture et la détente, l'ennui et le plaisir. Je finis par opter pour le plaisir et fourre sans ménagement Freud et ses hypothèsesdans mon sac.
C'est avec bonheur que je me replonge dans ce livre, loin d'être compliqué et qui ne demande pas une réflexion poussée toutes les lignes. Je cale mes fesses au fond du siège et commence à lire.
Le RER se remplit peu à peu. La Croix de Berny...Le train s'arrête, une femme parle, les portes se referment, le RER démarre à nouveau. Le wagon bascule légèrement, je suis son mouvement, je suis ballottée de gauche à droite puis de droite à gauche. Je lis 3 peut-être 4 pages.... Parc de Sceaux ! Le train s'arrête, une femme parle, les portes se referment,le RERdémarre à nouveau. Les stations se suivent et se ressemblent, le wagon se remplit peu à peu. La mine défaite et fatiguée, les adeptes du RER entrent, leurs valisettes à la main, ou Le Parisien sous le bras.
Le temps passe, le soleil se lève, les voyageurs entrent. Denfert Rochereau ! La fin du voyage est proche, encore un voyage de plus, toujours le même. Je m'endors peu à peu. Dans un dernier effort, je relève la tête, et observe les voyageurs dans le wagon. Un mal de coeur terrible me submerge, je n'aurais pas dû lire, c'est le mal des transport, ou tout simplement le stress des cours qui approchent, l'heure fatidique de la journée.
Mes yeux scrutent les voyageurs autour de moi. Un vieil homme sur le siège en face, ronfle endormi sur son journal, la femme à côté de moi termine sa nuit. Je soupire ; c'est d'un ennui !
Je relève la tête, lorsque en diagonale, je remarque un jeune homme brun, d'environ une vingtaine d'années, qui calmement, lit un livre de Maupassant. Il devait certainement sentir mon regard posé sur lui, il lève la tête et m'observe à son tour. Je rougis, mal à l'aise, et replonge la tête la première d'un mouvement brusque dans mon livre. Je le vois, je rougis, je palis à sa vue. Je relève la tête prudente, il me regarde toujours. Je détourne mes yeux, il détourne les siens. Je le regarde, il me regarde. Je ne le regarde plus, il me regarde. Je le regarde, il ne me regarde plus. Comment ça, il ne me regarde plus ?! Je le fixe alors, de mes grand yeux. Il sourit, je lui sourit.
Il est pas mal du tout, charmant. Il doit être cultivé, il lit Maupassant. J'aurais peut-être dû lire Freud, ça m'aurait donné l'air plus intellectuelle, non ?
Je me concentre à nouveau sur mon livre, tentant de contrôler la chaleur se dégageant de mes joues. Je lève la tête et regarde par la fenêtre noir, le RER passant à ce moment précis dans un tunnel. Je croise à nouveau son regard, ses beaux yeux, je chavire, tente de reprendre le contrôle, mon coeur bat à la chamade, mon coeur est atteint d'un mal, autre que celui des transports, j'ai été foudroyée. Perdu dans mes pensées, je ne prête pas attention au train qui s'arrête une nouvelle fois. Lorsque je tourne les yeux, vers le bel inconnu, il a disparu, emporté par la foule parisienne, loin de moi, la voyageuse éperdue.